• La guerre du sel en pays catalan (2ème partie)

    Une véritable affaire d'état.

    Après l'épisode douloureux vécu par le Roussillon lors de l'instauration de la gabelle, la guerre du sel continua, générant des trafics énormes que les autorités s'efforçaient de contenir, non sans mal.

     

    La guerre du sel en pays catalan (2ème partie)

    Pourquoi, à Collioure, les fenêtres donnant directement sur la mer furent pendant longtemps obligatoirement closes par des grilles de fer ?

    Tout simplement pour rendre le trafic du sel arrivant par la mer plus difficile. Mais les contrebandiers étaient habiles et pleins d'imagination, on le verra plus loin.

    La plaine du Roussillon, peu à peu gagnée sur la mer, compte encore des étangs salés. Ils étaient jadis plus nombreux et ces étangs constituaient un vaste domaine où le ramassage du sel était relativement aisé. La contrebande du sel à toujours existé en Roussillon depuis que les autorités dirigeantes ont cru bon instaurer un impôt sur ce produit indispensable.

    En mai 1816, à 10 heures su soir, les douaniers de Collioure surprirent des marins venant de déposer treize sacs de sel sur les rochers du port. En les poursuivant, ils eurent la stupéfaction de voir disparaître ces hommes par un étroit passage, un trou, conduisant des rochers à la maison de Hyacinthe Cazeau. Ce même Cazeau, obligé comme tous les riverains de garnir ses fenêtres donnant sur la mer de solides barreaux de fer, avait eu l'astucieuse idée d'en fabriquer en... bois, peints de couleur fer rouillé et démontables rapidement. Ce subterfuge fut découvert par les douaniers médusés lors d'une visite domiciliaire, le 21 septembre 1816. Le 22 du même mois, un petit bâtiment espagnol chargé de sel de contrebande fut repéré par les douaniers français, pris en chasse et finalement coulé en rade de Llansa par les douaniers espagnols.

    Et si on labourait l'étang ?...

    En 1815, le directeur des Douanes de Narbonne évaluait à plus de 100000 francs par mois la perception des droits sur le sel dans l'Aude. La lutte contre la perte de recettes par la contrebande était donc prioritaire, mobilisant parfois des effectifs considérable comme ce fut le cas à Saint-Nazaire, en juillet 1817. Cet été-là, une chaleur tropicale avait provoqué l'évaporation de l'eau de l'étang, aggravée par l'extension du système d'irrigation dans la haute vallée du Tech, privant d'eau l'aval de la plaine. Une importante cristallisation de sel sur les rives attira les habitants des alentours et les voilà qui ramassent du sel avec des paniers, des sacs, des comportes et même des attelages. Avisé, le préfet dépêche les douaniers qui, débordés demandèrent l'appui de la troupe.

    Bonne idée, sans doute, mais cette troupe, il faut la loger et où va-t-on la loger sinon chez l'habitant ! Or, même contre de l'argent, l'habitant n'en veut pas, car il sait que la prime officielle est bien inférieure au gain de la contrebande. Ce fut un échec total et le préfet proposa en désespoir de cause qu'on labourât l'étang ! Plus facile à dire qu'à faire et le 26 du même mois de juillet on pouvait dénombrer plus de trois cents personnes sur l'étang desséché. Plusieurs furent arrêtées et conduites en prison mais pendant que les préposés des douanes s'occupaient d'elles, cela laissait le champ libre aux autres.

    Le 7 août, le directeur des Douanes avoue son impuissance : 12 soldats et davantage de préposés n'ont conduit qu'à la saisie de 5 à 600 sacs de sel, c'est peu devant l'énorme quantité prélevée frauduleusement. La troupe reçoit alors de rentrer et force est de constater « que les enlèvements de sel sont devenus considérables, la perte qui en résulte pour le Trésor est si forte qu'il est le moment de porter sur cet étang une force militaire assez importante pour repousser les fraudeurs... » Paroles, paroles,paroles ! Comme dit la chanson.

    ...On pourrait aussi l'inonder

    Les autorités ne savent plus où donner de la tête et on ira jusqu'à recommander aux maires du périmètre d'user de persuasion auprès de leurs administrés. Peine perdue, on s'en doute !

    Et puis, une idée géniale surgit. Quelqu'un proposa tout simplement d'inonder l'étang à moitié asséché et on prend avis auprès de l'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées. Comme le dit Bergé, le maire de Collioure : « il est bien facile de donner des ordres ! Le plus difficile est dans l'exécution... »

    Pour apaiser les esprits, on relâche les cinquante-quatre hommes arrêtés, venu de Palau-del-Vidre, Fourques, Liauro, Vivès, Tresserre, Terrats et même de Saint-Laurent de Cerdans. Parmi eux se trouve le fils du maire de Fourques.

    Mais le temps passe en calculs, en mesures de dimensions de l'étang, en paperasserie administratives. On saisit le Conseil d'État pour l'engagement des dépenses, jusqu'à ce jour du 21 août où le directeur des Douanes écrit au préfet « (…) j'ai l'honneur de vous rendre compte que, dans la nuit du 18 au 19 du courant, 400 paysans armés de bâtons sont descendus de toute part dans l'étang de Saint-Nazaire, à l'effet d'en enlever le sel. La garde départementale et les préposés ayant voulu les empêcher sur divers points de sortir de l'étang avec leur charge, ils se sont spontanément ralliés et fait front en chargeant la garde à coups de bâtons.Les militaires et préposés qui étaient en trop petit nombre pour repousser ces paysans effrénés qu'aucun raisonnement ne pouvait désarmer, se sont vus obligés de faire usage de leurs armes. Plusieurs de ces rebelles ont reçu des coups de baïonnettes, un seul est resté sur le champ de bataille, ayant été atteint d'une balle qui lui a cassé la jambe. Le résultat de cette affaire dans laquelle les militaires et les préposés se sont bien conduits a été l'abandon sur les lieux de 158 sacs et de 54 bâtons ou massues... ». Maigre butin pour une si grand remue-ménage !

    Le 25 août, la bande de sable qui sépare l'étang de la mer est percée et le canal amène un peu d'eau qui fait fondre le sel. La mer agitée a tôt fait de refermer le canal. On le reperce mais pendant la nuit le pillage du sel se poursuit. Nouveaux travaux et nouveaux vols.

    Au mois de septembre, le vent rebouche le canal et le 5, le directeur des Douanes lance un nouvel appel au préfet :  « ...il ne reste plus qu'un parti à prendre, celui de la force et je vous prie d'envoyer promptement sur les lieux, soit de la garde départementale, soit de la garnison. Peut-être M. le Général, d'après les ordres de Son Excellence le Ministre de la Guerre, s'arrêtera-t-il à cette mesure... » Trois jours plus tard, nouveau message au préfet : « Il y a 50 hommes, en y comprenant le détachement de la garde départementale sur l'étang de Saint-Nazaire. Hier,dès la pointe du jour il était couvert de monde, et le service dirigé par l'Inspecteur a été complet. Peu de sacs de sel ont échappé et la brigade de Perpignan, placée sur les arrières les a arrêtés. On peu évaluer à 400 sacs de sel la partie enlevée de l'étang et détruite par le service. Les paysans étaient tellement dégoûtés qu'à midi ils s'étaient retirés et ne cherchaient qu'à sauver leurs sacs vides... »

    Ceci n'est qu'un épisode de la guerre du sel. A Saint-Nazaire, les mêmes faits se renouvelèrent en 1818. Cette année-là, le maire de Canet-en-Roussillon proposa de détourner le canal du Moulin pour noyer le sel de l'étang tandis qu'à l'autre extrémité, le maire d'Elne protestait fermement contre le captage des eaux en amont du Tech pour l'irrigation des terres.

    Un violent orage mit fin aux disputes des uns et des autres.

    Vers 1822, les habitants de Saint-Nazaire refusèrent de loger les soldats et les douaniers. Le maire Durand, armé d'une barre de fer, défendit ses administrés que les douaniers se proposaient d'emmener en prison.

    Ainsi au rythme des étés torrides, se perpétua en Roussillon la guerre du sel.

    Article paru dans « La Semaine du Roussillon »


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