• La pouponnière de Banyuls-sur-Mer (1941-1942)

    Un lieu de survie pour les enfants des camps de concentration. La Villa Saint-Jean fut une annexe de la Maternité Suisse d'Elne, de juillet 1941 à novembre 1942. Elle a « contribué à sauver des bébés condamnés à mourir dans le camp de Rivesaltes ». Un épisode méconnu de notre histoire.

    Il y a exactement 71 ans, en novembre 1942, la pouponnière de Banyuls fermait ses portes pour être transférée dans les environs de Castres. Les Allemands venaient d'envahir la zone Sud et le danger était grand de voir bombarder ce bâtiment abritant des enfants, exposé face à la mer en bordure de plage. Aujourd'hui, s'il ne reste aucun vestige physique de cette présence – le territoire sur lequel la Villa Saint-Jean était élevée ayant été cédé au Laboratoire Arago – l'opiniâtreté de quelques hommes décidés à ce que vive la mémoire s'exprime au travers d'un recueil édité par l'Association Générations Banyuls.

    En février 1939, la Retirada fait que 450000 républicains espagnols, hommes, femmes et enfants, fuyant les armées de Franco, vont traverser la frontière et entrer en France pour être regroupés dans les camps dits « de concentration ». Nous connaissons ici ceux d'Argelès-sur-Mer, de Saint-Cyprien et de Rivesaltes. On sait aussi que ces camps préparés dans la précipitation, sont dénués de tout confort et la mortalité infantile y est élevée. De nombreux bébés de moins d'un an succomberont suite à une gastro-entérite infectieuse.

    A Elne, le Cartel du Secours Suisse aux enfants victimes de la Guerre, une organisation non gouvernementale dont le but est de porter assistance aux personnes réfugiées, a installé une Maternité dans un ancien château réaménagé ayant appartenu à la famille Bardou, fabricants de papier à cigarette. Et l'histoire de la Pouponnière de Banyuls sera indissociable de celle de la Maternité d'Elne.

    Dans son livre « femmes en exil, mères des camps », le doctorant en histoire contemporaine Tristan Castanier i Palau consacre un chapitre à la Pouponnière de Banyuls, sous-titré « Un dispensaire infantile ». Il débute son récit par ces mots : « Banyuls sera pendant longtemps la seule possibilité d'espoir pour ces enfants (…) que chacun considérait comme perdu ».

    Le manque de place à la Maternité a conforté l'idée de la création d'une pouponnière dans le but de faire sortir des camps un maximum d'enfants.

    Banyuls-sur-Mer est choisi

    Mais où installer la pouponnière ? Impossible, par manque de place, de l'annexer à la Maternité. Ce sera le Docteur Géraud, demeurant à Elne, qui proposera à Élisabeth Eindenbenz, directrice de la Maternité, la location de la maison de son père, à Banyuls-sur-Mer. Un immeuble situé en bord de mer, pourvu de grandes pièces, d'une vaste cave, d'un premier étage et d'un jardin en terrasse.

    Le 31 mars 1938, cette villa inhabitée depuis quelques années, avait été réquisitionnée pour un temps par le maire de Banyuls pour y loger des militaires. Puis début 1941, l'armée veut en faire un centre pour permissionnaires des zones interdites. En même temps, un courrier émanant d'un membre de la famille mentionne « qu'il y a eu des dames qui voulaient y installer une pouponnière ».L'armée n'ayant pas donné suite, un bail sera conclu en avril avec le Secours Suisse et, après des travaux d'aménagement, les premiers enfants sont accueillis en juillet, dans une Villa Saint-Jean qui, elle aussi, renaît à la vie.

    En un premier temps sont nommées une directrice, Mademoiselle Durand et une infirmière, Lydia Muller. Mais, rapidement, elles seront secondées par plusieurs aides-soignantes et des hommes chargés des besognes journalières. Les mères, quand à elles, aideront à l'entretien de la pouponnière afin d'économiser des frais de personnel.

    Les berceaux seront fabriqués à partir de lattes de bois récupérées sur les caisses d'emballages.

    Une lutte pour la vie

    Dans son livre, Tristan Castanier poursuit : « (…) l'approvisionnement pose néanmoins problème. Le transport routier de fruits et légumes entre Elne et Banyuls se trouve parfois suspendu sans possibilité de communication aucune, quant au transport ferroviaire, il est assez aléatoire. Cependant, le lait maternel est convoyé tous les jours de manière constante. Grâce à quoi, certains bébés ont pu être sauvés, comme le petit Louis, ramené à la vie alors que son cercueil était préparé (...) ».

    Dans son ouvrage : « Les enfants cachés pendant la seconde guerre mondiale aux sources d'une histoire clandestine », Céline Marrot-Fellag Ariouet décrit l'état des enfants dans le camp de Rivesaltes : « La faim, le froid insupportable en hiver et la chaleur torride qui règne en été, ajoutés au désœuvrement, caractérisent le quotidien des enfants et des adultes. Les enfants sont victimes d'hypovitaminose, de rachitisme, de cachexie et autres maladies. La saleté attirent les rats et vermine. Les moustiques qui infestent le camp sont responsables du paludisme endémique (...) ».

    Combien d'enfants ont-ils été sauvés ou du moins remis en bon état sanitaire à la Pouponnière de Banyuls ? Le décompte exact n'est pas connu car certains n'y feront qu'un séjour provisoire. Encore en 2009, des proches parents d'un enfant dont la trace avait été perdue ont appris qu'il était décédé à la Pouponnière et qu'il avait été inhumé dignement à Banyuls.

    Au dos du recueil édité par l'Association Générations Banyuls, on peut lire : « Notre pouponnière de Banyuls, silencieusement et sous la direction énergique de Mademoiselle Durand, a fait un travail que des centaines de mères n'oublieront jamais ».

    Après sa fermeture, en novembre 1942, la Villa Saint-Jean, délabrée, a été rachetée par l'Université Paris VI Pierre et Marie Curie pour le Laboratoire Arago. Elle a été démolie en 1968. Sur son emplacement a été construit un centre d'hébergement pour les étudiants travaillant en relation avec le Laboratoire Arago, redonnant au lieu une noble mission. Une plaque commémorative a été dévoilée lors de l'inauguration du bâtiment, le 28 mars 2013.

    La pouponnière de Banyuls-sur-Mer (1941-1942)

     

    Plaque commémorative Pouponnière de Banyuls-sur-Mer

     

    Article paru dans « La Semaine du Roussillon »


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