• Louis XIV, bienfaiteur de Versailles et fossoyeur du Roussillon. Antenne 2, le 17 septembre, pendant deux heures nous a fait visiter de long en large toutes les constructions de cet homme épris de grandeur.

    Et, il est vrai que pour les Versaillais, ce fut une aubaine... hier et aujourd'hui encore. Alors, quel est le problème ? C'est que, lors de cette émission, les Catalans d'origine et d'adoption, ont suivi les réalisations du grand homme, et peut-être une certaine fierté. Justement, comment évaluer l'œuvre d'un souverain ? Un souverain doit être estimé sous trois angles : les institutions, la culture, l'architecture, bref, ses rapports avec les gens.

    Abordons les institutions

    Louis XIV ne fut pas exemplaire. Il ne convoque pas d'assemblée de députés, appelée en France « États Généraux » : il est un souverain absolu. Dès lors, pourquoi respecterait-il ses engagements ? Le traité des Pyrénées, signé de sa main en 1659, est jeté aux oubliettes. Il impose ses propres règlements à la province du Roussillon. Or, ne l'oublions pas : la première vertu intangible des Catalans, c'est le respect des Lois écrites qui, depuis quatre siècles, étaient votées par l'Assemblée des Députés (les Corts) dont l'application stricte était surveillée attentivement par la généralitat de Barcelone et de sa « succursale » de Perpignan. Face aux agissements de Louis XIV, la population commence à gronder en brandissant les articles du traité des Pyrénées ; on lui rappelle qu'il doit respecter les institutions catalanes : il s'y est engagé.

    Depuis 600 ans, les Consuls de Perpignan sont élus par les habitants, les nobles et les clercs étant exclus des élections. C'est ainsi que, à partir de la longue liste des Perpignanais en âge de voter – le « Registre des Matricules » - les douze élus, qui forment le Consulat de la Vila, étaient issus de toutes professions, allant des riches au moins riches. Lorsque Louis XIV découvre cette pratique, que décide-t-il ? Il demande à son ministre Louvois de « purger » les registres et de choisir les meilleurs sujets qui seraient approuvés par le roi ! En fait, les élections sont remplacées par des nominations. Puis, on s'attaque aux « institutions nationales catalanes ». Aussitôt, les Perpignanais adressent au roi cette supplique : « abolir la députation des Catalans des Comtés du Roussillon et du Conflent et des autres terres de Cerdagne va être d'un grand désavantage pour votre majesté et détresse pour ses fidèles vassaux ». En réponse, les nombreuses institutions catalanes qui fonctionnaient côte à côte sont dissoutes. Désormais, ce sera un Intendant qui couvrira tous les pouvoirs : civil, militaire et judiciaire. Ce nouveau système sème la révolte dans le pays catalan ! Face à ce peuple désobéissant et insensible à sa grandeur, Louis XIV répond qu'il faut « envoyer insensiblement des prêtres français et sortir les naturels du pays ». Puis, contrairement à ses engagements mentionnés dans le traité, il rétablit l'impôt sur le sel détesté de tous : la gabelle ! Or, elle avait été supprimée en pays catalan en 1282 ! Cette ordonnance met le feu aux poudres et c'est alors qu'éclate la révolte des Angelets de la Terra dirigée par Josep de la Trinxeria originaire de Prats-de-Mollo. Désormais, deux points de vue s'opposent : sont-ils des résistants ou des terroristes ? Quand un meneur est pris par les armées de Louis XIV, il subit tous les tourments, et sa tête est placée dans une cage de fer et accrochée sur un mur : à Villefranche-du-Conflent et à Salses ; à Perpignan, elle était suspendue à la Loge de Mer. Des dizaines de Catalans sont condamnés à mort avec confiscation de leurs biens, trente villages sont condamnés à de fortes amendes.

     La part d'ombre du roi soleil 

    Venons-en à la culture

    Alors, Louis XIV va frapper un grand cou. Le protecteur de Molière estime que la langue catalane est « contraire à son autorité, à l'honneur de la nation française et même à l'inclinaison des habitants des dits pays ». Ordre est donné « aux juges, avocats, procureurs et notaires de faire sentence, procédures et contrats public en langue française ». Aussitôt, les protestations arrivent dans les mains du roi : « ni le curé, ni le notaire, ni les témoins ne pourront entendre les dernières volontés du testateur et qu'il est certain que la plupart mourront sans testament ». Alors, le roi soleil ajoute : « Sa majesté veut et entend que tous les habitants de la ville de Perpignan, comme étant la capitale du pays, et qui par conséquent doit montrer l'exemple aux autres, soient dorénavant vêtus à la française ».

    Penchons-nous sur l'architecture

    Inutile de vous dire que le bâtisseur de Versailles va jeter un œil hautain sur l'architecture catalane : il entame une campagne de destructions en Roussillon. Les armées de Louis XIV vont rasés les maisons des « terroristes » à Prats-de-Mollo, Saint-Laurent-de-Cerdans, Arles-sur-Tech, etc. Le village de Ayguatebia est totalement rasé suivant le courrier envoyé à Versailles : « l'on a razé et tout à fait destruict le village daiguettebia » (il sera reconstruit ailleurs). Les paysans sont réquisitionnés à titre de corvée pour démolir les muraille d'Elne, d'Arles-sur-Tech, de Prats-de-Mollo, etc. Du point de vue symbolique, le château de Ria, qui a vu naître Guifré el Pelos, fondateur des comtes et des rois catalans, est entièrement rasé.

    Puis, ce sont Villefranche et Collioure qui sont visées. Au cœur de Villefranche, les Franciscains possèdent une église avec son clocher et un cloître. L'église mesure 31 mètres sur 6 ; le cloître, probablement sur deux étages, environ25 sur 25 ; la galerie couverte avec 44 colonnes est large de 4 mètres. Vauban les fait raser : avec les pierres récupérées, il renforce les fortifications élevées par les Catalans pendant le Moyen-âge. Sur la colline qui domine la cité, il fait construire un fort : avec quelques canons, il peut bombarder Villefranche toujours prête à se révolter !

    Le port de Collioure reflète l'idéologie du nouveau pouvoir. Vauban décrète que Collioure, telle qu'elle est bâtie, n'est pas facilement défendable. Que décide-t-il ? Il faut, dit-il raser un tiers de la ville. Or, dans ce secteur, il y a l'église, la Casa del Consolat et de belles bâtisses. Évidement, la population de Collioure refuse de démolir sa propre ville... alors, Louis XIV promet d'indemniser les habitants en leur attribuant la somme de 15000 livres. Premier versement de 255 livres en 1684... le reste sera versé en 1715, un an après la mort du roi ; cette somme servira à construire une nouvelle caserne qui abritera les soldats français.

    Je pourrais continuer encore cette longue liste. Je terminerai par la Loge de Mer à Perpignan défigurée un peu plus tard. A l'intérieur deux parties ; l'une, la plus grande, est réservée au commerce ; l'autre séparée par une magnifique balustrade en bois sculpté abrite la chapelle. Mailly décide de transformer la Loge en théâtre où seront donnés des spectacles en français. Pour cela, on détruit la balustrade et le plafond en caisson. Le tableau de la Sainte Trinité qui ornait la chapelle, se trouve actuellement au musée Rigaud.

    Un mot sur les rapports entre les Catalans du nord – les Roussillonnais – et les Catalans du sud. Depuis des siècles, il y avait des échanges commerciaux et des mariages. En y réfléchissant un peu, si nous remontons le temps, nous voyons les Wisigoths, puis les Romains, puis encore les ibères... à ces époques, les échanges et les unions ne se préoccupaient des frontières. Et voilà que Louis XIV interdit les mariages entre les jeunes gens du Roussillon et ceux de la Catalogne ! Et, pour la noblesse, sous peine de confiscation des biens. Malgré tout, j'ai noté un point positif : Mailly va conserver l'université de Perpignan fondée en 1360 par le roi Pere el Ceremonios, celui-là même qui avait fait bâtir le Castillet. Mais, ne nous réjouissons pas trop vite : la Révolution Française la supprimera en 1793 et continuera de lutter contre la langue catalane qui « abâtardit l'esprit ». Bref, la mort du Roi Soleil, la province du Roussillon, harcelée de toutes parts et brutalement séparée de Barcelone, est ruinée. Oui, il se peut que Louis XIV soit le bienfaiteur de Versailles, toujours est-il qu'il est le fossoyeur du Roussillon. Les Catalans finiront même par récompenser ceux-là même qui avaient brutalisé leur pays. Sinon, comment expliquer le nombres de rues Vauban à Villefranche, à Collioure, à Perpignan, etc. Les Occitans ont fait un autre choix : ils ont refusé de donner un nom de rue à Simon de Montfort qui, au XIIIème siècle, a pillé l'Occitanie au nom du roi de France. Pas de rue à son nom ni à Narbonne, ni à Carcassonne, ni à Albi.

    Article paru dans la Semaine du Roussillon 


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    Louis XIV, bienfaiteur de Versailles et fossoyeur du Roussillon. Antenne 2, le 17 septembre, pendant deux heures nous a fait visiter de long en large toutes les constructions de cet homme épris de grandeur.

    Et, il est vrai que pour les Versaillais, ce fut une aubaine... hier et aujourd'hui encore. Alors, quel est le problème ? C'est que, lors de cette émission, les Catalans d'origine et d'adoption, ont suivi les réalisations du grand homme, et peut-être une certaine fierté. Justement, comment évaluer l'œuvre d'un souverain ? Un souverain doit être estimé sous trois angles : les institutions, la culture, l'architecture, bref, ses rapports avec les gens.

    Abordons les institutions

    Louis XIV ne fut pas exemplaire. Il ne convoque pas d'assemblée de députés, appelée en France « États Généraux » : il est un souverain absolu. Dès lors, pourquoi respecterait-il ses engagements ? Le traité des Pyrénées, signé de sa main en 1659, est jeté aux oubliettes. Il impose ses propres règlements à la province du Roussillon. Or, ne l'oublions pas : la première vertu intangible des Catalans, c'est le respect des Lois écrites qui, depuis quatre siècles, étaient votées par l'Assemblée des Députés (les Corts) dont l'application stricte était surveillée attentivement par la généralitat de Barcelone et de sa « succursale » de Perpignan. Face aux agissements de Louis XIV, la population commence à gronder en brandissant les articles du traité des Pyrénées ; on lui rappelle qu'il doit respecter les institutions catalanes : il s'y est engagé.

    Depuis 600 ans, les Consuls de Perpignan sont élus par les habitants, les nobles et les clercs étant exclus des élections. C'est ainsi que, à partir de la longue liste des Perpignanais en âge de voter – le « Registre des Matricules » - les douze élus, qui forment le Consulat de la Vila, étaient issus de toutes professions, allant des riches au moins riches. Lorsque Louis XIV découvre cette pratique, que décide-t-il ? Il demande à son ministre Louvois de « purger » les registres et de choisir les meilleurs sujets qui seraient approuvés par le roi ! En fait, les élections sont remplacées par des nominations. Puis, on s'attaque aux « institutions nationales catalanes ». Aussitôt, les Perpignanais adressent au roi cette supplique : « abolir la députation des Catalans des Comtés du Roussillon et du Conflent et des autres terres de Cerdagne va être d'un grand désavantage pour votre majesté et détresse pour ses fidèles vassaux ». En réponse, les nombreuses institutions catalanes qui fonctionnaient côte à côte sont dissoutes. Désormais, ce sera un Intendant qui couvrira tous les pouvoirs : civil, militaire et judiciaire. Ce nouveau système sème la révolte dans le pays catalan ! Face à ce peuple désobéissant et insensible à sa grandeur, Louis XIV répond qu'il faut « envoyer insensiblement des prêtres français et sortir les naturels du pays ». Puis, contrairement à ses engagements mentionnés dans le traité, il rétablit l'impôt sur le sel détesté de tous : la gabelle ! Or, elle avait été supprimée en pays catalan en 1282 ! Cette ordonnance met le feu aux poudres et c'est alors qu'éclate la révolte des Angelets de la Terra dirigée par Josep de la Trinxeria originaire de Prats-de-Mollo. Désormais, deux points de vue s'opposent : sont-ils des résistants ou des terroristes ? Quand un meneur est pris par les armées de Louis XIV, il subit tous les tourments, et sa tête est placée dans une cage de fer et accrochée sur un mur : à Villefranche-du-Conflent et à Salses ; à Perpignan, elle était suspendue à la Loge de Mer. Des dizaines de Catalans sont condamnés à mort avec confiscation de leurs biens, trente villages sont condamnés à de fortes amendes.

    Venons-en à la culture

    Alors, Louis XIV va frapper un grand cou. Le protecteur de Molière estime que la langue catalane est « contraire à son autorité, à l'honneur de la nation française et même à l'inclinaison des habitants des dits pays ». Ordre est donné « aux juges, avocats, procureurs et notaires de faire sentence, procédures et contrats public en langue française ». Aussitôt, les protestations arrivent dans les mains du roi : « ni le curé, ni le notaire, ni les témoins ne pourront entendre les dernières volontés du testateur et qu'il est certain que la plupart mourront sans testament ». Alors, le roi soleil ajoute : « Sa majesté veut et entend que tous les habitants de la ville de Perpignan, comme étant la capitale du pays, et qui par conséquent doit montrer l'exemple aux autres, soient dorénavant vêtus à la française ».

    Penchons-nous sur l'architecture

    Inutile de vous dire que le bâtisseur de Versailles va jeter un œil hautain sur l'architecture catalane : il entame une campagne de destructions en Roussillon. Les armées de Louis XIV vont rasés les maisons des « terroristes » à Prats-de-Mollo, Saint-Laurent-de-Cerdans, Arles-sur-Tech, etc. Le village de Ayguatebia est totalement rasé suivant le courrier envoyé à Versailles : « l'on a razé et tout à fait destruict le village daiguettebia » (il sera reconstruit ailleurs). Les paysans sont réquisitionnés à titre de corvée pour démolir les muraille d'Elne, d'Arles-sur-Tech, de Prats-de-Mollo, etc. Du point de vue symbolique, le château de Ria, qui a vu naître Guifré el Pelos, fondateur des comtes et des rois catalans, est entièrement rasé.

    Puis, ce sont Villefranche et Collioure qui sont visées. Au cœur de Villefranche, les Franciscains possèdent une église avec son clocher et un cloître. L'église mesure 31 mètres sur 6 ; le cloître, probablement sur deux étages, environ25 sur 25 ; la galerie couverte avec 44 colonnes est large de 4 mètres. Vauban les fait raser : avec les pierres récupérées, il renforce les fortifications élevées par les Catalans pendant le Moyen-âge. Sur la colline qui domine la cité, il fait construire un fort : avec quelques canons, il peut bombarder Villefranche toujours prête à se révolter !

    Le port de Collioure reflète l'idéologie du nouveau pouvoir. Vauban décrète que Collioure, telle qu'elle est bâtie, n'est pas facilement défendable. Que décide-t-il ? Il faut, dit-il raser un tiers de la ville. Or, dans ce secteur, il y a l'église, la Casa del Consolat et de belles bâtisses. Évidement, la population de Collioure refuse de démolir sa propre ville... alors, Louis XIV promet d'indemniser les habitants en leur attribuant la somme de 15000 livres. Premier versement de 255 livres en 1684... le reste sera versé en 1715, un an après la mort du roi ; cette somme servira à construire une nouvelle caserne qui abritera les soldats français.

    Je pourrais continuer encore cette longue liste. Je terminerai par la Loge de Mer à Perpignan défigurée un peu plus tard. A l'intérieur deux parties ; l'une, la plus grande, est réservée au commerce ; l'autre séparée par une magnifique balustrade en bois sculpté abrite la chapelle. Mailly décide de transformer la Loge en théâtre où seront donnés des spectacles en français. Pour cela, on détruit la balustrade et le plafond en caisson. Le tableau de la Sainte Trinité qui ornait la chapelle, se trouve actuellement au musée Rigaud.

    Un mot sur les rapports entre les Catalans du nord – les Roussillonnais – et les Catalans du sud. Depuis des siècles, il y avait des échanges commerciaux et des mariages. En y réfléchissant un peu, si nous remontons le temps, nous voyons les Wisigoths, puis les Romains, puis encore les ibères... à ces époques, les échanges et les unions ne se préoccupaient des frontières. Et voilà que Louis XIV interdit les mariages entre les jeunes gens du Roussillon et ceux de la Catalogne ! Et, pour la noblesse, sous peine de confiscation des biens. Malgré tout, j'ai noté un point positif : Mailly va conserver l'université de Perpignan fondée en 1360 par le roi Pere el Ceremonios, celui-là même qui avait fait bâtir le Castillet. Mais, ne nous réjouissons pas trop vite : la Révolution Française la supprimera en 1793 et continuera de lutter contre la langue catalane qui « abâtardit l'esprit ». Bref, la mort du Roi Soleil, la province du Roussillon, harcelée de toutes parts et brutalement séparée de Barcelone, est ruinée. Oui, il se peut que Louis XIV soit le bienfaiteur de Versailles, toujours est-il qu'il est le fossoyeur du Roussillon. Les Catalans finiront même par récompenser ceux-là même qui avaient brutalisé leur pays. Sinon, comment expliquer le nombres de rues Vauban à Villefranche, à Collioure, à Perpignan, etc. Les Occitans ont fait un autre choix : ils ont refusé de donner un nom de rue à Simon de Montfort qui, au XIIIème siècle, a pillé l'Occitanie au nom du roi de France. Pas de rue à son nom ni à Narbonne, ni à Carcassonne, ni à Albi.

    Article paru dans la Semaine du Roussillon

     

     


  • Saint-Laurent-de-la-Salanque, elle a longtemps scruté la mer

    Cette sympathique petite ville aurait pu s'appeler Port Saint-Laurent tant son passé intègre une tradition maritime. Un rendez-vous manqué avec l'histoire.

    Incroyable, sans doute, pour la majorité de nos concitoyens. Car rein, aujourd'hui ne laisse paraître qu'elle fut pendant longtemps, une cité maritime. Et pourtant les faits sont là et il suffit d'en prendre connaissance. Les plus anciens Laurentins pourront d'ailleurs vous confirmer que, encore en 1929, la liste des embarcations en état d'armement, baptisées et enregistrées, s'élevait à 161 unités pour la seule localité de Saint-Laurent. Vous n'y croyez toujours pas puisqu'il n'y a ni port ni mer à Saint-Laurent ? C'est vrai, mais il y a un étang, vous l'aviez oublié et sans doute ne saviez-vous pas que Le Barcarès était, jusqu'en 1929, un hameau de Saint-Laurent (1). Tout s'éclaire puisque Saint-Laurent possédait bien un accès à la mer.

    Depuis la plus haute antiquité, les ressources économiques de Saint-Laurent sont liées à la mer ou à l'étang, et d'abord la récolte du sel, jadis un vrai trésor tant son utilisation était indispensable à la conservation des viandes et des poissons. Le village en a même tiré une partie de son nom puisque Salanque est synonyme de région du sel. Il y a ensuite la pêche, soit en mer ou sur l'étang et enfin le commerce que les Phéniciens, les Grecs et les Romains pratiquaient sur nos côtes bien avant notre ère. On peut aussi citer plus tard l'activité de contrebande par mer [voir article La guerre du sel en pays catalan (1ère partie) et (2ème partie)] très active à Saint-Laurent après la révolution.

    Évidemment, comme il n'y avait aucune structure portuaire construite en dur, les bateaux, tous de tonnage réduit ou de faible tirant d'eau, s'approchaient au plus près du rivage et le transbordement des marchandises se faisaient bien souvent à dos d'homme ou encore par flottaison pour les fûts de vin par exemple. Ces activités nécessitaient donc l'emploi d'une main-d'œuvre qui s'activait le long de la plage. Les barques de pêche, qu'il faisait obligatoirement remonter sur le sable pour les protéger des coups de mer étaient tirées de l'eau par des mulets ou des chevaux.

    Sur l’étang, c'était un monde différent, d'abord par la technique et ensuite par les produits pêchés. Certaines familles de pêcheurs, de génération en génération, ont passé leur vie dans les « barracas » construites en « sanills », ces roseaux minces et souples qui poussent en bordure d'étang. On signale leur présence depuis au moins 1691, année où Colbert autorise des constructions légères sur terrain maritime pour les besoins de la pêche.

    Il faut dire aussi que, à cette époques, les plaisirs de l'eau n'existaient pas, peu d'hommes savent nager, même chez ceux qui embarquent et la mer est généralement considérée avec méfiance par l'ensemble de la population. C'est de la mer qu'avaient surgi les invasions barbaresques dont la mémoire collective des hommes était encore imprégnée.

    Il est évident que toutes ces activités liées à la pêche ou au commerce faisaient la quasi-totalité du village. Charpentiers de marine, marchands et confectionneurs de voiles, de filets ou cordages, transbordeurs, transporteurs, tout ce petit monde laborieux et solidaire avait aussi suscité bien des vocations pour la navigation au long cours qui devint plus importante avec l'arrivée des machines à vapeur.

    Du capitaine au long cours...

    Saint-Laurent deviendra ainsi une pépinière de candidats à la navigation dont il est difficile, à la population égale, de trouver l'équivalent sur le pourtour du Golfe du Lion, que ce soit pour la « Royale » devenue Marine Nationale ou pour la Marine Marchande.

    Certains capitaines connaîtront un destin exceptionnel, tel fut le cas d'Éloi Pino qui acquiert une goélette en 1877 et crée un courant d'affaires avec ce qu'on appelle aujourd'hui la Corne de l'Afrique. C'est lui qui sera à l'origine de la fondation de la ville de Djibouti, devenant un peu plus tard la Côte Française des Somalis. Chez les Pino, les trois frères : Honoré, François et Éloi seront capitaines au long cours.

    Le nombre de Laurentins ayant servi les diverses compagnies de la Marine Marchande et dont le décompte a été effectué par l'Association des Anciens Marins s'élève à 114. C'est dire l'importance que représente ce secteur dans l'économie de la ville.

    aux marins de la Royale

    Quand à la Marine Nationale, deux Laurentins accéderont au grade d'Amiral : Raymond Parès et Antoine Jaulent.

    Chez les Parès, les trois frère serviront dans la Marine : Raymond(l'Amiral), avait été officier canonnier. Il en est de même pour son frère Justin mais ce dernier quittera la Marine avec le grade de capitaine de vaisseau pour entrer dans le privé. Le troisième frère, Charles, sera officier des Transmissions et terminera sa carrière comme ingénieur à la Direction Générale de l'Armement (DGA).

    Antoine Jaulent, issu de l'École Navale, pilote spécialiste de lutte anti sous-marine, fut également ingénieur atomicien au service de la dissuasion nucléaire. A sa retraite, il acceptera le poste de délégué départemental de la Société Nationale de Sauvetage en Mer (SNSM) à titre civile et bénévole. Il est décédé en 2008.

    Alors, des souvenirs d'escale, ils peuvent vous en raconter jusqu'à demain les Marcel Canal, Francis Vidal, Joseph Vilar ou François Got et tous ceux qui ont bourlingué sur toutes les mers du globe, qu'ils soient officiers ou hommes d'équipage.

    Mermoz et Saint-Exupéry volent à Saint-Laurent

    Saint-Laurent a également connu ses heures de gloire avec sa base d'hydravions dont il reste encore quelques traces mais surtout des souvenirs. Idéalement située en bordure de l'étang, elle fut créée en 1924 par la Compagnie Latécoère pour servir initialement de base de secours. Mais elle devint rapidement une base d'essais pour les prototypes long-courriers destinés à la traversée de l'Atlantique. Le 4 mai 1930, Jean Mermoz, parti de Marignane pour rallier Saint-Laurent du Sénégal, fera une escale technique à Saint-Laurent d'où il repartira le lendemain à bord d'un « Laté 28 ». C'est en avril 1934 que Saint-Exupéry entreprendra sur la base de Saint-Laurent un stage de pilotage d'hydravions de gros tonnage pour la Marine. Occupée par l'armée allemande en 1942, la base de Saint-Laurent sera bombardée par les alliés en 1944.

    Au cours des années d'exploitation, la base d'hydravions de Saint-Laurent se signalera par un nombre impressionnant de records battus (vitesse, charge, distance). Si l'hydravion gros porteur n'a pas survécu aux progrès, une partie de son histoire s'est cependant écrite à Saint-Laurent.

    (1) Saint-Laurent se sépare du Barcarès. Nous sommes en 1920 et déjà, les habitants du hameau du Barcarès, appelé depuis très longtemps Port des Barques et territoire de Saint-Laurent, désirent obtenir leur indépendance et ils la réclament aux élus de Saint-Laurent qui traînent les pieds pendant neuf années avant d'accepter de céder une partie de leur territoire à la nouvelle commune. Mais ce qu'ils cèdent, d'après eux, ne représente que du sable, des marécages, de l'eau et, en été, beaucoup de moustiques. Pas de quoi s'enrichir avec ça, doivent-ils se dire. Sauf qu'ils viennent aussi de céder leur façade maritime et l'histoire du village va en être changée au fil des ans. Ce qui ne s'est jamais produit à Canet, à Saint-Cyprien ou Argelès qui avaient la même configuration territoriale que Saint-Laurent mais qui ont conservé leur accès à la mer. On voit aujourd'hui ce que sont devenus ces anciens villages.

    Article paru dans la Semaine du Roussillon 

     

     


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    La mère-courage de la saga Arago, on a beaucoup écrit sur les frère Arago mais pratiquement rien sur leur mère et pourtant cette femme exemplaire mérite bien que l'on s'attarde un peu sur sa vie.

    C'est à Corneilla-la-Rivière, le 3 novembre 1755 que naît Marie Anne Agathe Roig, de François Roig, pagès c'est-à-dire paysan aisé, ancien officier et de Victoire Brial, son épouse, elle aussi fille d'un pagès de Camélas. Le grand-père François, Cama Roig, est médecin. Il faut retenir de cette époque que 90 % des femmes sont illettrées, l'éducation des filles n’étant pas du tout prioritaire. Les adolescentes étaient destinées à devenir des bonnes épouses et des maîtresses de maison capable de donner naissance à des enfants et de les élever. Leur rôle était celui-ci. Aussi, ce qui a été dit sur la toute jeune Marie nous semble peu crédible et pourtant, elle a bien appris seule à lire et à écrire à partir de textes en français ou latin qu'un oncle, curé de Ponteilla, rapportait parfois à la maison. Mais tout ceci en cachette, de peur de contrarier les parents.

    Si on ne connaît rien de sa prime jeunesse, on sait qu'elle épouse le 12 août 1778 – elle a donc 23 ans – François Bonaventure Arago, lui aussi pagès et licencié en droit. Le couple s'installe à Estagel où la présence des Arago est attestée depuis 1640. Orphelin très jeune François Bonaventure a été élevé par un frère de son père, prêtre, qui lui a fait suivre des études de droit à Perpignan.

    Les onze enfants du couple

    Dès 1779, un an après leur mariage, le premier enfant naît, une fille prénommée Marie-Rose, qui meurt quelques mois après, en 1780. cette même année naît une deuxième fille, Marie-Thérèse, qui décède également dans l'année. En 1782, en voici une troisième, Rose qui, elle, vivra jusqu'en 1832. Et encore une autre fille, née en 1783, Marie-Victoire qui disparaît dans la même année. En cinq ans, sont nées du couple Arago-Roig quatre filles dont trois décédées en bas âge. Mais pendant ces années le père Arago entame une carrière politique et devient, de juin 1786 à juin 1787 le premier Consul de la ville d'Estagel, fonction que l'on peut assimiler à celle d'un maire actuel.

    François premier des six garçons

    Entretemps, un premier garçon est né en 1786, François. C'est lui qui deviendra un brillant politicien, astronome et physicien. Et puis un second, Jean, en 1788, qui sera caissier à l'Atelier des Monnaies de Perpignan puis militaire s'illustrant au Mexique. En 1789, lorsqu'éclate la Révolution, François Bonaventure Arago rédige une grande partie du Cahier de Doléances [ Le 5 août 1788, le roi Louis XVI annonce la convocation des États Généraux prévus en avril 1789. Chargés de voter de nouvelles ressources financières et de proposer des réformes, les États Généraux sont l'occasion pour les sujets de communiquer avec leur souverain. Ce sont ces fameux Cahiers par lesquels le roi demande à tous de consigner ce qui ne plaît pas mais aussi ce qui plaît dans le royaume. ] d'Estagel et il devient en 1790 le premier maire élu de la commune. 1790 sera aussi l'année de naissance du troisième garçon de la famille, Jacques qui deviendra romancier, auteur dramatique et explorateur. En cette année 1790, sept enfants sont déjà nés, quatre ont survécu. Comment sont-ils élevés ? On dit Marie Arago dotée d’une très vive intelligence, d'une gaieté communicative et d'une santé de fer. Fervente chrétienne, elle va encourager ses enfants, même les filles, à poursuivre des études. On influence est reconnue et respectée au village. Un autre garçon naît en 1792, prénommé Victor, qui deviendra polytechnicien et militaire. Et puis encore un autre,Joseph, né en 1796. Il sera militaire dans l'armée mexicaine. En 1798 naît une fille, Marguerite qui épousera plus tard un collègue de son frère François, un scientifique de l'Observatoire de Paris, Claude Louis Mathieu. Et enfin le dernier des onze enfants du couple, Étienne, né en 1802. Lui sera un dramaturge, homme politique, maire de Paris en 1870. Alors, faut-il parler d'un clan, cette famille Arago ? Sans aucun doute et c'est souvent le cas dans les familles nombreuses. Tous les enfants sont nés à Estagel et tous auront le sens de la famille dont la mère, Marie, reste le pivot central. En 1814, le père Arago, François Bonaventure, décède, laissant une veuve et huit enfants dont les deux plus jeunes sont encore mineurs. Selon le biographe d'Étienne Arago « toute sa vie, Marie Arago a eu une énorme influence sur ses enfants mais aussi sur ceux qui l'entouraient ». Tous, garçons et files, se comporteront avec droiture et honnêteté, à l'exemple du père. De la mère ils hériteront le dynamisme qui les anime, la bonté envers autrui et une bonne humeur communicative.

    Très impliquée à Estagel

    A Estagel, Marie est très impliquée dans de nombreuses œuvres de bienfaisances et il a été dit que, lorsqu'elle était mourante, en septembre 1845, les Estagellois seront très nombreux à venir à son chevet.

    Un autre malheur vient frapper la famille en 1832, Rose, l'une des deux filles, décède à 50 ans et Marie, alors âgée de 77 ans, devient la tutrice des quatre enfants de sa fille. Un exemple de l'extraordinaire « aura » de Marie Arago : En 1841, Félix Savary, alors professeur d'astronomie et de géodésie à l'École Polytechnique, vient se soigner à Estagel, chez Marie et il décédera chez elle, le 15 juillet. Il avait à peine 44 ans. Marie Arago décédera dan sa maison à Estagel, le 5 septembre 1845, à l'âge de 90 ans. L'histoire de cette saga familiale nous interpelle par le fait que les parents, qui ne sont pas des gens très riches, réussiront à faire de leurs six fils des personnages qui vont se distinguer, chacun dans sa spécialité et le rôle de la mère, rappelons qu'elle est autodidacte, à été primordial.

    Article paru dans la Semaine du Roussillon


  • Destins d'enfants de la guerre, ils ont été envoyés en URSS en 1937

    Pour les éloigner de la guerre civile espagnole qu'on espérait courte, ces enfants auront passé plus de vingt temps hors de leur patrie et le retour sera pour certains d'eux trop difficile dans un pays qu'ils ne reconnaissent plus.

    Lundi 26 avril 1937. C'est le jour de marché à Guernica, un bourg de 3000 habitants environ en Pays Basque Espagnol. Les bombes de Franco, qui veut toucher au cœur les Républicains, s'abattent soudain sur la ville qui brûlera aux trois quarts. Quand aux victimes, le bilan en est toujours controversé mais il es forcément élevé. La guerre civile et son spectres d'horreurs sont déjà une réalité.

    Le gouvernement basque, aussitôt par le gouvernement républicain, entreprend une campagne en vue d'éloigner les enfants du territoire espagnol et leur épargner ainsi les affres de la guerre. Plusieurs pays répondent à l'appel dont la France, la Belgique et l'Angleterre. L'URSS donnera son accord plus tard, alors qu'elle compte de très nombreux sympathisants et des combattants – avec ses Brigades Internationales – dans les rangs Républicains.

    Près de 30000 enfants dont beaucoup d'orphelins quitteront leur pays dans un mouvement coordonnés à la fois par le Secours Rouge International, les élans de solidarité créés par les socialistes et les communistes et le ministère de l'Instruction Publique espagnol. Ces enfants proviennent d'un peu partout, du Pays Basque, des Asturies mais aussi de Malaga, Madrid, Terruel, Barcelone, Oviedo et bien d'autres régions d'Espagne.

    Presque tous regagneront leur patrie dès la fin de la guerre excepté les 3000 qui avaient été envoyés en URSS. Pour eux, le destin en a décidé autrement car l'issue du conflit n'a pas été celle espérée par les Républicains.

    Il faut sauver les enfants

    Pendant l'été 1937, quatre navires partent pour l'Union Soviétiques. Ils sont exactement 1996 enfants, âgés de 2 à 15 ans, dont les parents, pour la plupart, militent dans une organisation ouvrière et voient en l'URSS un véritable « paradis terrestre ».

    L'accueil en Union Soviétique est fastueux et la propagande du parti réalisera des reportages destinés à âtre montrés en URSS et diffusés à l'étranger, surtout en Espagne où ils sont projetés dans les mairies, les maisons syndicales ou les sièges régionaux du Parti Communiste Espagnole (PCE).

    Douze maisons pour enfants situées à Leningrad, Moscou, Kiev, Odessa, Kherson et Kharkov les prendront en charge au fur et à mesure de leur arrivée. L'État va dépenser beaucoup d'argent pour leur scolarité, les soins médicaux, les vêtements et la nourriture. Tout sera fait pour « donner à l'étranger une image de prospérité, de largesse et de compassion du peuple soviétique envers les orphelins espagnols ».

    Ici aussi, comme en Espagne, on pense que leur séjour ne sera temporaire et l'enseignement leur ai prodigué dans leur langue maternelle par 213 adultes espagnols, instituteurs et surveillants qui ont accompagné les enfants.

    En marge de leur scolarité, les enfants reçoivent une formation encadrée par les « komsomols » - organisation de la jeunesse communistes – et, deux fois par semaine, on procède au contrôle de leur tendance politique qui sera éventuellement corrigée si elle n'est pas conforme aux orientations idéologiques soviétiques.

    En 1939, la guerre civile espagnole est remportée par les franquistes et les enfants ne peuvent regagner leur pays, par crainte de représailles, alors que ceux hébergés en Angleterre, France, Belgique et Danemark sont bien rentrés chez eux.

    A Moscou, on croit cependant que le régime de Franco va pas durer et on mise sur son effondrement. Les enfants, devenus adolescents, doivent être prêts, lorsqu'ils reviendront au pays, à le guider vers le communisme.

    Alors que certains d'entre eux ont intégré des Universités, ils obtiennent la citoyenneté soviétique « ce qui facilite leurs démarches administratives d'une part et leur intégration de l'autre ».

    Le 22 juin 1941, la radio soviétique annonce l'invasion du territoire par les troupes allemandes et le quatrième anniversaire de la venue des enfants va marquer pour eux la fin « d'un heureux séjour en URSS et le début d'une tragédie ».

    Les 130 plus âgés d'entre eux sont enrôlés dans l'Armée Rouge en tant que soviétiques. 50 tomberont sur le champs de bataille, 47 sont faits prisonniers par les Allemands, 33 seulement survivront.

    Les plus jeunes subiront les restrictions générales, certains contracteront la tuberculose, la malaria et, au total, 251 enfants mourront pendant la guerre.

    En 1945, alors que le conflit est terminé, certains parents espagnols commencent à les réclamer mais l'Union Soviétique n'entretient pas de relations diplomatiques avec l'Espagne, ce qui va compliquer singulièrement la situation. Les ambassades de France, du Mexique ou de l'Argentine parviendront en faire rapatrier certains en 1945, 46 et 47. Puis, brusquement, tout s'arrête en 1948, aucun adolescents ne quittera désormais l'URSS.

    Ces jeunes, résignés à ne plus pouvoir rentrer chez eux, feront leur vie en Union Soviétique. 750 d'entre eux ont reçu une éducation universitaire, d'autres une spécialisation technique. Ils se marient, ont des enfants.

    En 1956, sous Khrouchtchev, certains parviennent à faire parvenir un message au secrétaire général des Nations Unies Dag Hammarskjöld dans lequel ils expliquent qu'ils sont retenus contre leur volonté en URSS. Craignant que cette affaire soit exposée en plein jour et devienne un obstacle à leur politique d'ouverture, les Soviétiques accordent le droit aux « enfants » espagnols de rentrer chez eux, sauf ceux qui travaillent dans l'industrie lourde ou militaire. Vingt ans ce sont écoulés.

    Un retour difficile

    Retrouvailles joyeuses pour les uns mais désillusions pour les autres, car après avoir passé vingt ans hors de leur patrie, ils auront bien du mal à se retrouver chez eux dans un pays qui n'est plus celui qu'ils ont quitté.

    On les dit guettés par la police de Franco qui voit en chacun d'eux un agent du KGB, pressés aussi « par une église catholique omniprésente qui veut imposer à ces sortes d'hérétiques laïques l'évangile par tous les moyens ». Les problèmes d'adaptation se multiplient et, au final, ils seront près de la moitié à vouloir regagner l'URSS pour s'y établir définitivement.

    Au début des années 60, ils seront plus de 200 à se rendre à Cuba pour servir le régime de Fidel Castro. Ils sont ingénieurs ou agronomes et ces ex-Espagnols « deviennent en quelque sorte le fer de lance de la politique latino-américaine élaborée au Kremlin ».

    Ceux qui restent en URSS serviront aussi le rapprochement avec le continent sud-américain. On les trouve au nouvel Institut de l'Amérique Latine de l'Académie des Sciences, fondé en 1961 ou encore dans les divers Instituts (Pédagogique, Commerce Extérieur, Langues Étrangères et Relations Étrangères) comme professeur d'espagnol. Radio Moscou va en employer aux postes de locuteurs, correcteurs, analystes, traducteurs et éditeurs de programmes. Les maisons d'édition proposeront des places de traducteurs, correcteurs ou rédacteurs pour leurs publications en espagnol. « Ces enfants sont venus en URSS pour échapper à une guerre et se retrouvent finalement participant à une autre, plus subtile, où les armes les plus redoutables ne sont pas des armes de destruction, mais les connaissances et les spécialisations mises à profit dans un cadre beaucoup plus large ».

    Article paru dans la « Semaine du Roussillon »