• Saint-Laurent-de-la-Salanque, elle a longtemps scruté la mer

    Cette sympathique petite ville aurait pu s'appeler Port Saint-Laurent tant son passé intègre une tradition maritime. Un rendez-vous manqué avec l'histoire.

    Incroyable, sans doute, pour la majorité de nos concitoyens. Car rein, aujourd'hui ne laisse paraître qu'elle fut pendant longtemps, une cité maritime. Et pourtant les faits sont là et il suffit d'en prendre connaissance. Les plus anciens Laurentins pourront d'ailleurs vous confirmer que, encore en 1929, la liste des embarcations en état d'armement, baptisées et enregistrées, s'élevait à 161 unités pour la seule localité de Saint-Laurent. Vous n'y croyez toujours pas puisqu'il n'y a ni port ni mer à Saint-Laurent ? C'est vrai, mais il y a un étang, vous l'aviez oublié et sans doute ne saviez-vous pas que Le Barcarès était, jusqu'en 1929, un hameau de Saint-Laurent (1). Tout s'éclaire puisque Saint-Laurent possédait bien un accès à la mer.

    Depuis la plus haute antiquité, les ressources économiques de Saint-Laurent sont liées à la mer ou à l'étang, et d'abord la récolte du sel, jadis un vrai trésor tant son utilisation était indispensable à la conservation des viandes et des poissons. Le village en a même tiré une partie de son nom puisque Salanque est synonyme de région du sel. Il y a ensuite la pêche, soit en mer ou sur l'étang et enfin le commerce que les Phéniciens, les Grecs et les Romains pratiquaient sur nos côtes bien avant notre ère. On peut aussi citer plus tard l'activité de contrebande par mer [voir article La guerre du sel en pays catalan (1ère partie) et (2ème partie)] très active à Saint-Laurent après la révolution.

    Évidemment, comme il n'y avait aucune structure portuaire construite en dur, les bateaux, tous de tonnage réduit ou de faible tirant d'eau, s'approchaient au plus près du rivage et le transbordement des marchandises se faisaient bien souvent à dos d'homme ou encore par flottaison pour les fûts de vin par exemple. Ces activités nécessitaient donc l'emploi d'une main-d'œuvre qui s'activait le long de la plage. Les barques de pêche, qu'il faisait obligatoirement remonter sur le sable pour les protéger des coups de mer étaient tirées de l'eau par des mulets ou des chevaux.

    Sur l’étang, c'était un monde différent, d'abord par la technique et ensuite par les produits pêchés. Certaines familles de pêcheurs, de génération en génération, ont passé leur vie dans les « barracas » construites en « sanills », ces roseaux minces et souples qui poussent en bordure d'étang. On signale leur présence depuis au moins 1691, année où Colbert autorise des constructions légères sur terrain maritime pour les besoins de la pêche.

    Il faut dire aussi que, à cette époques, les plaisirs de l'eau n'existaient pas, peu d'hommes savent nager, même chez ceux qui embarquent et la mer est généralement considérée avec méfiance par l'ensemble de la population. C'est de la mer qu'avaient surgi les invasions barbaresques dont la mémoire collective des hommes était encore imprégnée.

    Il est évident que toutes ces activités liées à la pêche ou au commerce faisaient la quasi-totalité du village. Charpentiers de marine, marchands et confectionneurs de voiles, de filets ou cordages, transbordeurs, transporteurs, tout ce petit monde laborieux et solidaire avait aussi suscité bien des vocations pour la navigation au long cours qui devint plus importante avec l'arrivée des machines à vapeur.

    Du capitaine au long cours...

    Saint-Laurent deviendra ainsi une pépinière de candidats à la navigation dont il est difficile, à la population égale, de trouver l'équivalent sur le pourtour du Golfe du Lion, que ce soit pour la « Royale » devenue Marine Nationale ou pour la Marine Marchande.

    Certains capitaines connaîtront un destin exceptionnel, tel fut le cas d'Éloi Pino qui acquiert une goélette en 1877 et crée un courant d'affaires avec ce qu'on appelle aujourd'hui la Corne de l'Afrique. C'est lui qui sera à l'origine de la fondation de la ville de Djibouti, devenant un peu plus tard la Côte Française des Somalis. Chez les Pino, les trois frères : Honoré, François et Éloi seront capitaines au long cours.

    Le nombre de Laurentins ayant servi les diverses compagnies de la Marine Marchande et dont le décompte a été effectué par l'Association des Anciens Marins s'élève à 114. C'est dire l'importance que représente ce secteur dans l'économie de la ville.

    aux marins de la Royale

    Quand à la Marine Nationale, deux Laurentins accéderont au grade d'Amiral : Raymond Parès et Antoine Jaulent.

    Chez les Parès, les trois frère serviront dans la Marine : Raymond(l'Amiral), avait été officier canonnier. Il en est de même pour son frère Justin mais ce dernier quittera la Marine avec le grade de capitaine de vaisseau pour entrer dans le privé. Le troisième frère, Charles, sera officier des Transmissions et terminera sa carrière comme ingénieur à la Direction Générale de l'Armement (DGA).

    Antoine Jaulent, issu de l'École Navale, pilote spécialiste de lutte anti sous-marine, fut également ingénieur atomicien au service de la dissuasion nucléaire. A sa retraite, il acceptera le poste de délégué départemental de la Société Nationale de Sauvetage en Mer (SNSM) à titre civile et bénévole. Il est décédé en 2008.

    Alors, des souvenirs d'escale, ils peuvent vous en raconter jusqu'à demain les Marcel Canal, Francis Vidal, Joseph Vilar ou François Got et tous ceux qui ont bourlingué sur toutes les mers du globe, qu'ils soient officiers ou hommes d'équipage.

    Mermoz et Saint-Exupéry volent à Saint-Laurent

    Saint-Laurent a également connu ses heures de gloire avec sa base d'hydravions dont il reste encore quelques traces mais surtout des souvenirs. Idéalement située en bordure de l'étang, elle fut créée en 1924 par la Compagnie Latécoère pour servir initialement de base de secours. Mais elle devint rapidement une base d'essais pour les prototypes long-courriers destinés à la traversée de l'Atlantique. Le 4 mai 1930, Jean Mermoz, parti de Marignane pour rallier Saint-Laurent du Sénégal, fera une escale technique à Saint-Laurent d'où il repartira le lendemain à bord d'un « Laté 28 ». C'est en avril 1934 que Saint-Exupéry entreprendra sur la base de Saint-Laurent un stage de pilotage d'hydravions de gros tonnage pour la Marine. Occupée par l'armée allemande en 1942, la base de Saint-Laurent sera bombardée par les alliés en 1944.

    Au cours des années d'exploitation, la base d'hydravions de Saint-Laurent se signalera par un nombre impressionnant de records battus (vitesse, charge, distance). Si l'hydravion gros porteur n'a pas survécu aux progrès, une partie de son histoire s'est cependant écrite à Saint-Laurent.

    (1) Saint-Laurent se sépare du Barcarès. Nous sommes en 1920 et déjà, les habitants du hameau du Barcarès, appelé depuis très longtemps Port des Barques et territoire de Saint-Laurent, désirent obtenir leur indépendance et ils la réclament aux élus de Saint-Laurent qui traînent les pieds pendant neuf années avant d'accepter de céder une partie de leur territoire à la nouvelle commune. Mais ce qu'ils cèdent, d'après eux, ne représente que du sable, des marécages, de l'eau et, en été, beaucoup de moustiques. Pas de quoi s'enrichir avec ça, doivent-ils se dire. Sauf qu'ils viennent aussi de céder leur façade maritime et l'histoire du village va en être changée au fil des ans. Ce qui ne s'est jamais produit à Canet, à Saint-Cyprien ou Argelès qui avaient la même configuration territoriale que Saint-Laurent mais qui ont conservé leur accès à la mer. On voit aujourd'hui ce que sont devenus ces anciens villages.

    Article paru dans la Semaine du Roussillon 

     

     


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