• Retirada : l'enfance volée ou quand Louisette a dit adieu à l'insouciance

     Col de Balitres, février 1939. Photo/Manuel Moros, fond Peneff

    Louise Serra n'avait que 10 ans lorsqu'elle a vécu l'exil. 75 ans après, comment oublier ? Elle raconte.

    "Mon enfance s'est terminée le 31 janvier 1939". Ainsi s'achève le texte écrit l'an dernier, à l'occasion d'un atelier de la mémoire, par Louise Serra. Ou plutôt Louisette, Lluiseta. On l'a toujours appelée ainsi, pour la différencier de sa mère, Lluisa. Mais ce 31 janvier 1939, la petite fille a tout perdu de son insouciance, à part peut-être ce diminutif.

    La phrase

    "Au camp il y avait une résistance. On n'était pas des moutons. Il y avait une solidarité. On n'était pas des bêtes mais des êtres humains".

    Ce jour-là, aux côtés de sa maman, elle a quitté sa terre de naissance. Pour toute la vie. 75 ans après, dans son logement situé dans une résidence pour personnes âgées de Perpignan, elle en parle comme si elle le revivait. Et pourtant. Elle n'avait que 10 ans.

    "Nous étions à Port-Bou, hébergés par des personnes que nous avions accueillies nous-mêmes, dans notre village de Ulldecona, au-delà de l'embouchure de l'Ebre. Le 31 janvier, on a su que la frontière allait être ouverte pour laisser passer les femmes, enfants, personnes âgées ou malades. Nous sommes montées jusqu'au col. A midi, les gendarmes nous ont dit que l'on pouvait passer. Quelques heures plus tard, ils ont refermé".

    Un frère que l'on revoit 17 ans après 

    La barrière est retombée, tel un couperet sur l'espoir de retour. Derrière elle, Louisette a laissé bien plus qu'un pays : une famille. "Avec maman, nous avions fui notre village, dans un camion, dès le 5 avril 1938, en raison de l'avancée des troupes franquistes. Papa, qui était adjoint au maire, était resté là-bas pour poursuivre son activité, même s'il ne pouvait rejoindre l'armée républicaine en raison de sa santé. Mon petit frère, qui avait 5 ans et qui était malade, est resté à la campagne chez mes grands-parents. Je ne l'ai revu que 17 ans plus tard…".

    Son père, elle le retrouvera quelques mois après. Il a franchi la frontière peu de temps après sa femme et sa fille, le 12 février. Et comme tant d'autres, il a rejoint aussitôt le sordide camp d'Argelès, à même la plage. Louisette et sa mère ont évité, au moins un moment, cette destination indigne. "Arrivées à Cerbère, maman a pu téléphoner à des connaissances que nous avions à Latour-Bas-Elne, qui nous ont récupérées". Elles étaient libres, c'était déjà bien. Mais Louisette se souvient comment elle était "la rouge", que l'on oblige à faire sa communion pour pouvoir aller à l'école des bonnes sœurs.

    "Je n'en ai jamais voulu à la population française, jamais. Mais à la presse, oui. Et au clergé, qui répandait des choses horribles sur les Républicains". Mais elle se rappelle aussi des marmites que les habitants du coin amenaient sur le bord des routes, pour donner un peu de chaleur aux réfugiés qui déambulaient, transis de faim et de froid.

    Suppléments d'âmes dans le camp  

    La faim, le froid, et pire encore : Louisette finira hélas par les connaître. "En septembre 1939, au moment de la déclaration de la seconde guerre mondiale, le gouvernement français a décidé que les Espagnols non déclarés devaient aller dans un camp. Alors, on nous a emmenées".

    Elle s'insurge encore, dans un haussement d'épaules : "Franchement… Comme si une femme de 40 ans et une gamine de 10 ans pouvaient représenter un risque ? Etre des espionnes, peut-être ?…"  Et c'est ainsi que Louisette et sa mère n'ont pu échapper à l'enfer d'Argelès. Elles y ont survécu huit mois, jusqu'à ce que le père, interné sur la même plage, soit engagé comme bourrelier par l'armée française, à Rennes. "Il a pu réclamer sa famille, comme on disait, et nous l'avons rejoint".

    Pendant l'internement, Louisette n'a vu son père qu'une fois. "On ne pouvait pas se voir. Le camp des hommes, à droite, et celui des femmes et enfants, à gauche, étaient séparés par un petit torrent, et, comme si cela ne suffisait pas, par des barbelés".

    Parfois, la noirceur était éclairée par des suppléments d'âmes. Celui de ce gendarme français par exemple, qui a permis à la petite fille de voir son papa. "Mon père l'avait contacté. Il est venu me chercher dans notre baraque, qui était près de l'eau. On est remontés par la mer pour contourner les barbelés, et j'ai pu passer la journée avec mon père. Le gendarme m'a raccompagnée le soir".

    Louisette insiste : "Dans les camps, on était solidaires. On n'avait rien, mais on était solidaires. Des institutrices espagnoles nous faisaient la classe. Avec pas grand-chose : un morceau de craie, un bout de papier. Ce n'était pas tant pour enseigner. Surtout pour montrer que la vie continuait".

    Souvenirs douloureux et hommage aux mamans

    Un cri qui poursuit 

    Longtemps, un cri a hanté Louisette. "Un jour, une femme a accouché dans la baraque à côté. Elle a réussi à le faire savoir à son mari, qui était dans le camp des hommes. Il a voulu sauter les barbelés pour venir la voir. Mais il a été embroché par un garde…"

    La vielle dame s'arrête, ferme les yeux et reprend : "Le cri de cet homme m'a longtemps poursuivie et réveillée en sursaut dans la nuit. Cela s'est estompé lorsque je suis revenue et que je suis allée dans les camps. C'était comme si j'avais fait un retour sur moi-même".

    Ce retour, c'était en 1980. A cette date, elle est venue passer sa retraite à Perpignan avec son mari Miquel, qu'elle a connu en 1945, et disparu en 1989. Lui aussi a connu l'exil, mais également la barbarie des camps nazis.

    "Malgré tout, j'ai eu beaucoup de chance, je suis une femme comblée. J'ai eu un mari magnifique, trois fils qui ont réussi", sourit pourtant Louisette. Elle montre les photos de bébés qui occupent tout un mur de sa chambre : ses fils, ses 5 petits-enfants, ses 3 arrière-petits-enfants. Elle les passe en revue avec fierté, indique leurs lieux de naissance et de résidence, en différents points du globe. Pour Louisette, il n'y a plus de frontière qui tienne, juste un amour sans limite.

    Grâce aux mamans (extraits de témoignages recueillis par l'association FFREEE)

    L'an dernier, plusieurs "enfants de la Retirada", réunis par l'association Fils et Filles de Républicains Espagnols et Enfants de l'Exode (FFREEE), ont témoigné.

    Extraits de ces récits émouvants, réunis dans un DVD. Avec, en guise de fil conducteur, un hommage vibrant aux mamans.

    Gilbert Susagna, né en septembre 1935. Originaire de la province de Lleida. Passé en France en janvier 1940. A connu les camps de Bram, Argelès, Rivesaltes. "J'ai un souvenir extrêmement ému de mes parents et de cette période. Mais je dois dire que, si je suis un vétéran des camps, je n'ai pas de mauvais souvenirs. Pourquoi ? Parce que j'avais avec moi l'amour de ma mère. Et l'amour de ma mère, c'est une panacée. Le chemin te paraît plus court. Elle te protège de tout ce qui peut t'atteindre".

    Roser Gilbert Coll. Elle avait un an et demi quand elle est passée en France avec sa mère. "Ma mère est allée de refuge en refuge, dans des maisons inhabitées. Elle a fait beaucoup de sacrifices. Elle ne mangeait rien, elle me donnait tout. Tous les jours, elle allait à la rivière et elle me peignait, parce qu'il y avait beaucoup d'épidémies de poux, de punaises, de choses comme ça".

    Miguel Martinez, né en 1931, originaire de Valence. Il a fait la traversée en mars 1939 avec ses parents. A Oran, il a été séparé de son père et a été interné avec sa mère dans la prison désaffectée de la ville. "Il me reste des flashs (...). Une des images marquantes, c'est quand ma mère comme toutes les femmes, ainsi que nous les enfants, nous sommes passés à la désinfection. Toutes ces femmes nues, qui recevaient ces jets... (...). A la prison d'Oran, il n'y avait pas d'eau courante, mais il y avait un puits. Alors nous, les enfants, on passait notre temps à puiser l'eau et à la ramener dans les chambrées. Oui, voilà ce que l'on faisait de nos journées". 

    Article paru dans L'Indépendant


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