• Dans l’antichambre des camps de la mort

    Plus de 4400 juifs déportés de Belgique ont été internés au camp de Saint-Cyprien, créé en 1939 lors de la « Retirada ». Notre histoire récente, comme pour s’excuser, n’en finit pas de livrer toutes ces pages douloureuses. Et celle-ci l’est particulièrement.

    En mai 1971, un couple belge en instance de mariage vient visiter le Vallespir pour y acheter une résidence. La mère du jeune homme insiste pour faire un détour par Saint-Cyprien. Personne ne remarque qu’elle paraît chercher quelque chose dans le paysage et, visiblement déçue, elle se tourne vers la mer et, à demi mots, elle lance : « Et pourtant, ici, il y avait bien un camp ! ».

    Le fils ne comprend pas : « je ne trouvais pas le moindre élément rationnel me permettant de saisir le sens de son exclamation, encore moins d’en comprendre la raison » écrira-t-il plus tard. Et sa mère, qui n’était jamais venue à Saint-Cyprien, n’ajouta pas un mot.

    Le couple se marie, achète la propriété convoitée à Saint-Laurent-de-Cerdans, puis part en Afrique pour une vingtaine d’année. Avec leurs enfants, ils viennent toutefois passer les congés en Roussillon.

    Le 27 décembre 1987, la mère du jeune homme décède à Anvers et « pas une fois au long des seize ans qui ont suivi cette visite à Saint-Cyprien, elle n’aura fait la moindre allusion à cet épisode » affirme-t-il.

    Le jeune homme en question c’est Marcel BERVOETS, l’auteur de « La Liste de Saint-Cyprien ». Ce qu’il connaissait du passé de sa famille n’était que fragmentaire, toujours dû au silence de sa mère. Il savait cependant que son père était Juif autrichien, ayant fui Vienne pour se réfugier à Anvers, qu’il avait été déporté à Buchenwald où il était mort en 1945. Marcel, né en 1941, avait été élevé par son père adoptif avec qui sa mère avait refait sa vie et portait son nom depuis 1958.

    En mai 2002, l’Autriche voulant procéder à des indemnisations suite à la persécution des Juifs à partir de 1933, demande aux ayants droits de se faire connaître. Marcel BERVOETS, par curiosité, s’inscrit et reçoit un dossier qu’il range sans y donner suite, laissant s’écouler le délai limite. C’est son épouse qui va le pousser à entreprendre des investigations sur le passé de son père Hans en Autriche, entre son départ de Vienne en 1938 et sa mort à Buchenwald en avril 1945.

    Il reconstitue le passé

    Et là commence un véritable travail de fourmi qui va aboutir à une gigantesque reconstitution dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle n’est pas favorable au gouvernement de l’époque.

    Par recoupements familiaux, Marcel apprend que son père, arrivé et domicilié à Anvers en septembre 1938, avait séjourné en 1939 dans un centre d’internement et que, le 10 mai 1940, jour de l’invasion de la Belgique par les troupes allemandes, il avait été envoyé dans un camp d’internement en France avec son frère Otto, dans le même convoi.

    Une anomalie frappe immédiatement l’esprit de Marcel BERVOETS : Comment était-il possible que les Allemands, dès le premier jour de la guerre, aient pu prendre le contrôle de la population et procéder aussitôt à des déportations ? « Pourquoi une telle précipitation ? » écrit-il. Il découvrira que, en fait, les déportations sont de la responsabilité exclusive de l’Etat belge qui, depuis longtemps, a constitué des fichiers. Et, en entente avec le gouvernement français, ces déportations ont pris la direction d’un camp au Sud de la France, à Saint-Cyprien, près de Perpignan. Marcel comprend soudain la signification de la réflexion de sa mère, trente-deux ans auparavant : « Et pourtant, ici, il y avait bien un camp ! ».

    Ce camp, il va essayé de le retrouver à Saint-Cyprien mais il n’en reste absolument aucune trace. Rien non plus, semble-t-il, dans les souvenirs des autochtones qu’il rencontre. Même à la Mairie, on ne sait rien sauf qu’il existait bien un camp. Quelqu’un lui suggère d’aller consulter les Archives Départementales et là, surprise ! il trouve enfin la première trace écrite du passage de son père Hans et Otto TRAGHOLZ – c’est le nom de naissance de Marcel BERVOETS – avaient bien été internés à Saint-Cyprien en mai 1940. Mieux, sur une fiche individuelle de chacun des frères est inscrite la mention : évadé du camps de Gurs. On lui dira que Gurs était aussi un camp d’internement situé dans les Landes.

    Arrivé en mai 1940 à Saint-Cyprien (voir la page Au camp de Saint-Cyprien) ils y seraient certainement restés s’il n’y avait pas eu l’épouvantable « aiguat » d’octobre qui dévasta une partie du département, Hans et Otto, avec d’autres passent par le camp de Rivesaltes avant d’être envoyés dans les Landes à Gurs, où les conditions d’internement sont aussi mauvaises qu’à saint-Cyprien.

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    Trajet ferroviaire des convois de déportés de mai 1940 depuis Bruxelles jusqu’au camp de Saint-Cyprien

    Mais entre-temps il y eu l’armistice, demandé par Pétain le 22 juin 1940. Vont-ils pouvoir rentrer chez eux ? Oui, sauf pour les Juifs. « Pour eux, pas de libération, pas de rapatriement ». C’est ainsi que Hans et Otto se retrouvent à Gurs d’où ils s’évadent fin décembre 1940 et regagnent la Belgique. Pour les autres, ce sera bientôt le chemin de la mort.

    Marcel BERVOETS retrouve la trace de son père à Anvers où, début janvier 1941, « il se fait enregistrer à la commune et reçoit un document Modèle BATTESTANT de son inscription. Les autorités savent donc exactement où il se trouve ». Le 18 juin 1941, Hans TRAGHOLZ se marie avec Sonia LEIBOVITCHE et Marcel naît peu après. Arrêté par la Gestapo en juillet 1942, Hans passe par plusieurs camps de concentration avant d’être envoyé à Buchenwald où il meurt en avril 1945.

    Dans les conclusions de son remarquable ouvrage, édité en 2006, Marcel BERVOETS-TRAGHOLZ souhaite qu’un mémorial, à la charge exclusive de l’Etat belge, soit réalisé à Saint-Cyprien « afin de sortir de l’oubli les Israélites de Belgique qui ont été expulsés le 10 mai 1940 de leur rendre hommage et d’entretenir leur souvenir ». Ils étaient 4419, dont la liste exacte a été reconstituée et a donné son titre à l’ouvrage.

    En Belgique, Hans TRAGHOLZ est aujourd’hui comme étant « Mort pour la Belgique ». Son fils n’accepte pas cette épitaphe : « la seule qui s’impose, dit-il, est Mort par la Belgique. 

    Les internés juifs de Belgique à Saint–Cyprien (1940)

    Article paru dans « La Semaine du Roussillon » 


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